Mayotte à la COI : quand Moroni agite Mayotte pour oublier ses propres problèmes

Le 8 juin 2026, Moroni a de nouveau agité la question de Mayotte devant la Commission de l'océan Indien. Une déclaration qui enflamme, mais qui mérite qu'on se pose une question simple : à qui profite vraiment ce discours ?
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Mayotte à la COI : quand Moroni agite Mayotte pour oublier ses propres problèmes
Illustration de l'agitation de Moroni par rapport à Mayotte par Nicky de Pixabay | Le Mahorais

Le 8 juin 2026, à Moroni, le ministre comorien des Affaires étrangères Mbae Mohamed prenait la parole devant le 40e Conseil des ministres de la Commission de l’océan Indien. Son message était direct, musclé, et repris par tous les médias de la région : « Mayotte est comorienne. La présence française sur l’île est une violation flagrante du droit international. »

La réponse n’a pas tardé car le lendemain, la ministre des Outre-mer Naïma Moutchou répliquait sur les réseaux sociaux. Le 10 juin, le Collectif 2018 et des membres des Forces vives bloquaient le bureau des étrangers de la préfecture de Mamoudzou, exprimant leur lassitude face à ces déclarations répétées.

La séquence a été vue et revue et elle revient, presque rituellement, à chaque grand rendez-vous régional. Et à chaque fois, elle provoque la même colère, les mêmes tribunes, les mêmes réactions à chaud. Mais si l’on prend un peu de recul, une question mérite d’être posée sérieusement : ce discours sur Mayotte, à qui sert-il vraiment ? Et à quoi fait-il oublier de regarder ?

Ce qui s’est passé à Moroni le 8 juin

Le 40ᵉ Conseil des ministres de la Commission de l’océan Indien (COI) se tenait à Moroni, capitale des Comores. Il s’agit d’une instance régionale qui réunit cinq États membres de l’océan Indien : la France, Madagascar, Maurice, les Seychelles et les Comores.

À l’occasion de ce sommet, la France prenait la présidence tournante de l’organisation. La ministre déléguée à la Francophonie, Éléonore Caroit, représentait Paris et avait réaffirmé la volonté française de favoriser l’intégration de Mayotte au sein de la COI en tant que département français.

À savoir : La Commission de l’océan Indien regroupe cinq États membres. Mayotte, en tant que département français depuis 2011, n’en est pas membre à part entière. La France souhaite que son statut y soit reconnu ; les Comores s’y opposent fermement depuis des décennies.

C’est là que Mbae Mohamed a saisi l’occasion pour monter au créneau. Depuis la tribune officielle, il a rappelé que les Comores avaient accédé à l’indépendance « dans ses frontières reconnues par le droit international, comprenant la Grande Comore, Anjouan, Mohéli et Mayotte. » Il a dénoncé la présence française et demandé à Paris de « mettre fin à la violation de notre intégrité territoriale ». Des mots forts, accueillis par quelques ovations ici et là dans la salle.

Les élus mahorais et français ont répondu

La réponse française la plus directe est venue de Naïma Moutchou, ministre des Outre-mer. Le 9 juin, elle publiait sur le réseau X un message sans ambiguïté : « Mayotte est française et nous demandons aux Comores de mettre fin à la contestation d’un choix démocratique que les Mahorais ont confirmé à chaque consultation. »

Réponse de la ministre Naïma Moutchou sur X - Le Mahorais
Réponse de la ministre Naïma Moutchou sur X – Le Mahorais

Une prise de parole notable, car si la position de la France n’a jamais varié sur le fond, il est rare qu’un membre du gouvernement de ce rang réponde aussi directement et publiquement aux revendications de Moroni, plutôt que de s’en tenir aux voies diplomatiques habituelles.

Elle rappelait ainsi un fait historique incontestable : dès 1974, lors du référendum sur l’indépendance des Comores, les Mahoraises et les Mahorais avaient voté à 64 % pour rester français, quand les autres îles votaient l’indépendance. En 2009, un référendum sur la départementalisation confirmait une nouvelle fois ce choix.

Estelle Youssouffa et Thani Mohamed Soilihi : le coup de semonce

Dans la foulée du tweet de Naïma Moutchou, deux élus mahorais ont durci le ton.

Estelle Youssouffa, députée de la 1re circonscription de Mayotte depuis 2022 et réélue en 2024 avec 79,48 % des voix au premier tour, a publié une réponse cinglante visant directement la délégation française présente à Moroni. Elle remerciait la ministre des Outre-mer pour sa fermeté, avant de pointer l’absence de réaction d’Éléonore Caroit sur place : « Si @CaroitEleonore (qui ne dit rien à Moroni) et @francediplo avaient la même droiture, la même fermeté sur notre souveraineté nationale française, Mayotte serait enfin défendue militairement, protégée de la prédation comorienne illégitime. »

Réponse de Estelle Youssouffa sur X - Le Mahorais
Réponse de Estelle Youssouffa sur X – Le Mahorais

Thani Mohamed Soilihi, sénateur de Mayotte depuis 2011 et ancien ministre délégué chargé de la Francophonie dans les gouvernements Barnier et Bayrou jusqu’en septembre 2025, a lui choisi une formulation plus politique, qui retourne habilement le discours comorien : « Au lieu de contester sans fin et vainement le choix des Mahorais, les Comores devraient se demander pourquoi tant de leurs concitoyens fuient vers Mayotte au péril de leur vie. Les Mahorais ont choisi la France et l’ont confirmé à chaque consultation. Mayotte est et restera française. »

Réponse de Thani Mohamed Soilihi sur X - Le Mahorais
Réponse de Thani Mohamed Soilihi sur X – Le Mahorais

Une phrase qui frappe juste, parce qu’elle pose une question que Moroni ne peut pas ignorer.

La mobilisation sur place

La colère a rapidement débordé des réseaux sociaux. Le 10 juin, des femmes mobilisées au sein du Collectif 2018 et des Forces vives bloquaient le bureau des étrangers de la préfecture de Mamoudzou. Safina Soula, porte-parole du Collectif, dénonçait « une humiliation » et réclamait une réaction plus ferme de Paris. « On est là parce qu’on est fatigués d’entendre que Mayotte est comorienne », résumait une manifestante.

Ce que dit vraiment le droit international

La position comorienne s’appuie sur plusieurs résolutions de l’Assemblée générale des Nations Unies qui, dans les années suivant l’indépendance de 1975, avaient demandé le retrait français de Mayotte. Ces résolutions n’ont pas de force contraignante, mais elles sont régulièrement brandies par Moroni comme une légitimité internationale.

La France, elle, fait valoir le principe d’autodétermination des peuples : les Mahoraises et les Mahorais ont choisi, par référendum, à plusieurs reprises, de rester français. Ce choix a été confirmé à chaque consultation depuis cinquante ans.

Les deux positions sont réelles, documentées, et ne se réconcilieront pas dans un conseil des ministres régional. Ce débat juridique est ancien, stable, et chaque camp en connaît parfaitement les arguments. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est le contexte dans lequel Moroni choisit de l’agiter.

La politique de diversion : un mécanisme vieux comme le monde

Il existe un concept précis pour désigner ce que font certains gouvernements quand leurs problèmes internes deviennent trop lourds à gérer, j’ai nommé la politique de diversion. Le principe est simple : créer ou amplifier une tension extérieure pour détourner l’attention de sa propre population des difficultés du quotidien.

Ce n’est pas une théorie du complot mais un mécanisme documenté, observé dans des pays très différents, à toutes les époques. Il fonctionne parce qu’il joue sur quelque chose de très humain : face à un adversaire extérieur, on s’unit, on oublie temporairement les raisons qu’on avait d’être en colère contre son propre gouvernement.

La question légitime à poser, sans tomber dans la caricature, est donc celle-ci : est-ce que Moroni a des raisons de vouloir changer de sujet ces dernières années ? (La réponse se trouve dans la suite de cet article.)

Aux Comores, une réalité intérieure difficile à regarder en face

Les données publiques disponibles sur la situation des Comores permettent d’y répondre sans inventer quoi que ce soit.

Selon l’Agence française de développement (AFD), les Comores se classent au 156e rang sur l’Indice de Développement Humain mondial. Plus d’un tiers de la population, soit environ 36 %, vit en dessous du seuil de pauvreté. L’économie reste peu diversifiée, dominée par l’agriculture, et souffre structurellement d’une insuffisance énergétique et de pénuries d’eau.

Le Trésor français, dans son analyse conjoncturelle 2025, note un déficit budgétaire passant de 2,1 % à 2,4 % du PIB en 2025, une dette publique à 25,2 % du PIB jugée à « risque élevé de surendettement » par le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque mondiale, et une inflation qui avait atteint 7,3 % en mars 2025.

Côté liberté de la presse, la même semaine que le discours de Mbae Mohamed à la COI, deux journalistes du média indépendant La Gazette des Comores étaient placés en garde à vue pour avoir publié des « informations sensibles. » L’un d’eux est encore poursuivi au moment où ces lignes sont écrites.

C’est à ce moment-là que la formule de Thani Mohamed Soilihi prend tout son sens : « Au lieu de contester sans fin et vainement le choix des Mahorais, les Comores devraient se demander pourquoi tant de leurs concitoyens fuient vers Mayotte au péril de leur vie. »

Ce tableau ne signifie pas que le gouvernement comorien ment lorsqu’il parle de Mayotte. Ses positions sur le droit international sont celles qu’il défend depuis 1975 et elles s’appuient sur des textes réels. Mais il invite à se poser une question simple : quand on parle de Mayotte depuis Moroni, est-ce pour défendre les droits des Comoriens, ou pour éviter de devoir rendre compte de leur situation ?

Et donc ?

Les Mahoraises et les Mahorais ont toutes les raisons d’être vigilants face à ces déclarations. Elles alimentent une insécurité identitaire réelle et des tensions concrètes sur le terrain. Réagir, se mobiliser, exiger des réponses de Paris : c’est légitime.

Mais la vigilance, c’est aussi savoir reconnaître quand un discours extérieur sert d’abord à quelqu’un d’autre. Quand un gouvernement dont 36 % de la population vit dans la pauvreté monte à la tribune d’une organisation régionale pour parler de Mayotte, il ne résout rien pour ses concitoyens. Il leur offre autre chose : un adversaire sur lequel concentrer leur regard.

Mayotte est française. Les Mahorais l’ont dit, à chaque fois qu’on le leur a demandé. Ce choix n’a pas besoin d’être défendu dans la colère. Il a besoin d’être assumé avec calme, et les vrais problèmes de l’île réglés par ceux qui en ont la responsabilité.

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