Le couple mahorais et ses non-dits : quand les rôles arrangent tout le monde… sauf elle

Il rentre, il s'assoit. Elle rentre, elle cuisine, elle range, elle vérifie les devoirs. Il contribue aux charges quand ça lui convient, mais l'aide à la maison ? "C'est pas mon rôle." À Mayotte, ce paradoxe-là, beaucoup de femmes le vivent sans oser le nommer.
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Le couple mahorais et ses non-dits : quand les rôles arrangent tout le monde… sauf elle
Un couple par Alexa de Pixabay | Le Mahorais

Il est 20h25, elle vient de suivre les embouteillages de Mamoudzou pour rentrer chez elle dans la commune de Bandrélé, elle pousse la porte après une journée de travail. Sur la table, rien n’a bougé depuis le matin, les enfants attendent d’être aidés pour les devoirs. Au niveau de la cuisine rien n’est fait alors qu’il est rentré avant elle, mais il est affalé sur le canapé avec son téléphone. Parce que, dans sa tête, ce qui se passe maintenant dans la maison, c’est une affaire de femme.

Cette scène, des milliers de femmes mahoraises la vivent chaque soir. Pas parce qu’elles l’ont choisie, mais parce qu’on ne leur a jamais proposé autre chose.

À Mayotte, les rôles dans le couple ne se discutent pas vraiment, mais c’est plus qu’un héritage. Et ce silence-là, ce « on a toujours fait comme ça », finit par coûter très cher, surtout à celles qui portent tout.

Ce que la tradition dit, et ce qu’elle oublie de dire

Dans la culture mahoraise, les rôles sont clairs depuis longtemps : la femme tient le foyer, transmet les valeurs, élève les enfants. L’homme subvient aux besoins de la famille, assure la protection, représente le foyer vers l’extérieur. Cet équilibre-là a une logique qui vient en partie de l’héritage islamique et des structures sociales anciennes de l’île. Le problème, ce n’est pas cet héritage en lui-même, mais plutôt le fait que ce dernier soit appliqué à la carte.

Parce qu’aujourd’hui, à Mayotte, beaucoup d’hommes ont réaménagé les règles à leur avantage. Ils gardent ce qui leur convient dans la tradition : être considéré comme le chef du foyer, avoir le dernier mot sur les décisions, ne pas participer aux tâches ménagères parce qu’ils estiment que « c’est pas leur rôle ». Mais ils abandonnent ce que cette même tradition leur demandait en retour : assumer seuls la charge financière du foyer, protéger les membres du foyer aussi bien financièrement que psychologiquement.

À savoir : Selon l’INSEE, en 2024, seulement 23 % des femmes de 15 à 64 ans occupent un emploi à Mayotte, contre 42 % des hommes. Pourtant, parmi celles qui travaillent, beaucoup continuent d’assumer seules la quasi-totalité des tâches domestiques et parentales.

Résultat : certains hommes veulent le meilleur des deux mondes en exigeant l’autorité du chef de famille quand ça les arrange, et un 50/50 sur les charges financières sans jamais remettre en question qui fait quoi à la maison.

Elle travaille, elle rentre, et elle recommence

Ce paradoxe a un nom dans d’autres parties du monde : la « double journée ». À Mayotte, on ne le nomme pas encore, mais il est là.

La « double journée » désigne la situation où une personne cumule simultanément deux types de travail :

  • un emploi rémunéré (travail professionnel), et
  • la majeure partie des tâches domestiques et de soins à la famille (travail non rémunéré).

Les conséquences en sont la surcharge de travail, la fatigue, le stress, moins de temps pour soi, et des inégalités de genre dans la répartition du travail.

La femme mahoraise a pris une place de plus en plus visible dans la vie économique de l’île, que ce soit dans les administrations, les commerces, les associations ou encore les écoles. Comme le soulignait déjà notre article sur le rôle du père mahorais, son ascension sociale est réelle et remarquable. Elle contribue aux charges du foyer, parfois davantage que son conjoint.

Mais en rentrant chez elle, le compteur ne se remet pas à zéro pour tout le monde de la même façon.

Le non-dit qui fait le plus de dégâts

Ce qui épuise le plus, ce n’est pas toujours la fatigue physique, mais l’absence de conversation : le fait que tout ça ne se dise pas et soit donc considéré comme quelque chose de « normal ».

Dans beaucoup de couples mahorais, aborder la répartition des tâches, c’est risquer de passer pour une femme difficile, revendicatrice, qui ne respecte pas son mari. Ou alors, à l’inverse, pas assez forte, incapable d’assumer ce que « toutes les autres femmes font ».

Ce silence protège la paix de la maison à court terme, mais il construit quelque chose de lourd à long terme : une femme qui s’épuise sans que personne ne le voie, et un homme qui n’a jamais eu à se poser la question de ce qu’il apporte vraiment au foyer, au-delà du salaire.

L’article sur le tourisme sexuel et le silence des femmes mahoraises le montrait déjà sur un autre sujet : à Mayotte, beaucoup de femmes savent parfaitement ce qui ne va pas, mais elles choisissent souvent de se taire parce que la famille prime, parce que le regard des autres pèse, et parce qu’elles manquent de mots ou d’habitude pour en parler dans ce contexte.

Ce n’est pas une question de mauvaise volonté

Il faut le dire clairement : beaucoup d’hommes mahorais ne font pas ça par malveillance. Ils font ce qu’on leur a appris à faire, ou plutôt ce qu’on ne leur a jamais appris à ne pas faire.

Personne ne leur a expliqué, enfant, que faire la vaisselle ou s’occuper des devoirs de leurs enfants faisait partie de leur rôle d’homme. On leur a montré un père qui s’asseyait, et des mères et sœurs qui géraient, et ils ont reproduit ce schéma, mécaniquement, sans le questionner.

C’est à ce moment que la conversation devient urgente, non pour attribuer des torts, mais pour nommer ce qui se passe réellement. Un couple où l’un des partenaires porte tout en silence ne fonctionne pas bien : c’est un couple où l’un des deux résiste jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus.

Bon à savoir : À Mayotte, près de 9 familles monoparentales sur 10 sont à la charge d’une femme (INSEE). La plupart vivent dans une grande précarité. Ce constat n’est pas une fatalité, car des études montrent que la précarité et la rupture des couples peuvent découler, au moins en partie, de déséquilibres domestiques et socio-économiques peu ou pas discutés.

Ouvrir la conversation, concrètement

Briser les non-dits ne signifie pas déclencher une dispute : il s’agit de choisir le bon moment et les mots pour dire ce qui pèse, sans accusation ni mise en scène.

Quelques points de départ concrets :

  • Dresser ensemble la liste des tâches hebdomadaires du foyer : pas pour accuser, mais pour rendre visible la répartition. Beaucoup d’hommes sous-estiment sincèrement ce que leur conjointe fait au quotidien parce que cela n’a jamais été nommé.
  • Distinguer « rôle traditionnel » et « bonne volonté » : la tradition peut servir de repère, pas de prison. Un homme qui participe aux tâches ménagères n’y perd rien ; il montre à ses enfants ce qu’est un couple qui se respecte.
  • Ne pas attendre que tout explose : les non-dits s’accumulent. Ce qu’on pouvait dire facilement au début devient souvent impossible après dix ans de silence.

Ce que nos enfants apprennent en regardant

Les enfants apprennent des gestes du quotidien. Si la mère porte toute la charge et le père reste passif, garçons et filles intégreront des rôles inégalitaires et le silence comme norme. Changer les dynamiques conjugales aujourd’hui, c’est façonner des modèles différents pour la génération suivante. La présence réelle du père dans la vie familiale est un acte éducatif à part entière.

Conclusion

Le couple mahorais n’a pas besoin d’importer des modèles étrangers pour évoluer : il suffit de se parler, de nommer les inégalités et d’équilibrer ce que chacun donne et reçoit. La force des femmes ne doit pas remplacer la responsabilité collective, et la tradition ne doit pas justifier l’immobilisme. Partagez cet article pour lancer ces conversations.

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