Port de Longoni : l’EPIC, une ancre provisoire dans les eaux troubles

Le 17 juin 2026, l'assemblée de Mayotte vote la création d'un établissement public pour reprendre la gestion du port de Longoni. Une transition nécessaire mais provisoire, qui pose plus de questions qu'elle n'en résout.
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Port de Longoni : l’EPIC, une ancre provisoire dans les eaux troubles
Une EPIC pour le Port de Longoni à Mayotte par Hofer de Pixabay | Le Mahorais

Le 17 juin 2026, l’assemblée de Mayotte a voté la création d’un établissement public pour reprendre la gestion du port de Longoni à compter du 1er septembre. Une décision attendue après la résiliation judiciaire de la délégation de service public confiée à Mayotte Channel Gateway. Mais cette solution, bien qu’inévitable, laisse subsister une incertitude majeure sur l’avenir d’une infrastructure vitale pour l’approvisionnement de l’île. Ben Issa Ousséni, président du Département-Région, l’a lui-même reconnu à l’issue du scrutin : « Nous ne pouvons pas donner une durée de vie de cet EPIC car nous ne connaissons pas la décision définitive de l’État sur le statut du port. »

Avec 14 voix pour, 2 contre et 3 abstentions sur 19 présents, le vote met fin à plusieurs semaines d’incertitudes institutionnelles. Mais il ouvre aussi une période nouvelle, remplie de questions sans réponse.

Qu’est-ce qu’un EPIC et pourquoi Mayotte en a besoin

Un établissement public industriel et commercial, ou EPIC, est une structure juridique française qui permet à une collectivité publique (ici, le Département-Région de Mayotte) de gérer directement un service ou une infrastructure d’intérêt général. Contrairement à une entreprise privée, l’EPIC répond à l’intérêt public et fonctionne sous contrôle démocratique.

Pour Mayotte, cet EPIC représente une solution transitoire. Il doit reprendre les quelque 60 salariés de Mayotte Channel Gateway et assurer la continuité du déchargement des navires, une fonction essentielle puisque le port de Longoni gère 95% des marchandises consommées sur l’île. Sans ce port en eau profonde, Mayotte n’aurait pas d’approvisionnement viable.

Ben Issa Ousséni a justifié ce choix en soulignant que « le département n’a pas les moyens de recruter aujourd’hui 60 personnes, ni la capacité technique pour assurer la gestion du port ». L’EPIC devient donc une solution imparfaite mais nécessaire

La reprise des salariés : une continuité partielle

L’une des promesses centrales de l’EPIC est la continuité de l’emploi. L’établissement reprendra effectivement les 60 salariés de MCG à partir du 1er septembre 2026. Pour beaucoup de ces agents, dont la sécurité de l’emploi était menacée par la résiliation de la DSP, cette reprise est un soulagement.

Le bémole c’est que la MCG emploie en réalité 70 salariés sur le port, les dix autres ne seront pas repris par l’EPIC. Aucune clarification n’a été fournie publiquement sur le sort de ces salariés. Sont-ils en sureffectif ? Seront-ils reclassés ailleurs ? La question demeure sans réponse officielle, bien qu’elle préoccupe les syndicats représentés lors du vote de l’assemblée.

Les syndicats présents à l’hémicycle, en majorité favorables au projet, scandaient « EPIC, EPIC, EPIC » à la sortie des débats. Malidi Madi, représentant de la CGT-Mayotte, a déclaré : « C’est une grande avancée pour nous. Nous, jeunes Mahorais, sommes prêts à relever le défi. »

L’aspect provisoire : le grand point d’interrogation

Le cœur du problème, c’est que l’EPIC n’est qu’une solution d’attente selon les projections initiales, sa durée pourrait aller jusqu’à trois ans. Mais cette estimation a déjà fait débat au sein de l’assemblée, notamment sur son coût.

Les estimations de fonctionnement de ce dernier ont explosé depuis les premières discussions. Initialement annoncé à un million d’euros, le coût a été réévalué entre 4 et 8 millions d’euros. Plusieurs élus ont dénoncé cette flambée des chiffres comme signe d’une préparation hasardeuse. Hélène Pollozec a mis en garde : « Nous connaissons très bien les dangers sur ce territoire : des solutions provisoires qui durent, qui durent. »

C’est une crainte fondée. Mayotte a connu plusieurs exemples de structures temporaires devenues permanentes ou bloquées dans un limbe institutionnel pendant des années.

L’attente réelle porte sur une reprise par l’État sous la forme d’un grand port maritime, comme prévu par la loi n° 2025-797 du 11 août 2025 pour la refondation de Mayotte. Mais cette transition depuis l’EPIC vers un port maritime d’État reste vague. Quand ? Comment ? À quelles conditions ? Aucune feuille de route claire n’a été communiquée.

Les frustrations syndicales et politiques

Ali Omar, vice-président du Département-Région chargé des transports, a regretté que ses propositions pour régulariser les tarifs portuaires « n’aient pas été écoutées ». Cette remarque trahit une fracture au sein même de la majorité. Le collectif des « Femmes leaders » s’opposait aussi à la création de l’EPIC, craignant qu’une gestion publique directe comporte des risques d’opacité et de paralysie bureaucratique. Autant de doutes qui pèsent lourd.

Une fois le 1er septembre 2026 passé, que se passera-t-il réellement ? L’EPIC devra assurer le service sans amélioration visible pour l’usager mahorais. Les tarifs portuaires resteront-ils stables ? Baisseront-ils ? Monteront-ils ? Augmentera-t-on l’efficacité ? Réduira-t-on les délais de déchargement ? Ces questions pratiques restent sans réponse. Ben Issa Ousséni a reconnu que l’État doit trancher sur le statut final du port. En clair : Mayotte gère l’EPIC en attente d’une décision parisienne qui n’a pas été prise.

L’île dépend d’une ancre de fortune

Le port de Longoni est bien plus qu’une infrastructure : c’est l’artère vitale de Mayotte. À l’heure où l’île se remet du cyclone Chido de fin 2024 et où la vie chère frappe chaque Mahorais au quotidien, gérer le port en mode crise et transition perpétuelle n’est pas une solution durable.

L’EPIC est une ancre de fortune. Elle stabilisera le navire pour un temps, mais elle ne le mènera pas à bon port. Pour cela, il faudrait une vision claire, des investissements, et surtout, une décision définitive sur le modèle de gestion à long terme. Jusque-là, Mayotte navigue à vue.

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